Marcel Proust

On est nombreux à rêver vivre certaines grandes expériences. Pendant longtemps je ne vivais que pour ça. Je rêvais de faire le tour du monde, de voir un match de basket à Madison Square Garden, de vivre le carnaval au Brésil. Petit à petit, j’ai réussi à cocher presque toutes les cases de ma liste ; pourtant je n’arrivais jamais à être pleinement satisfait, il me fallait toujours plus, et je pensais constamment à l’expérience qui suivrait.

Ce n’est que récemment que j’ai commencé à comprendre ce que Proust voulait dire : le bonheur ne vient pas tant des expériences elles-mêmes ; il vient de notre façon de les percevoir.

Il y a souvent un conflit entre notre Moi Histoire – c’est à dire notre mental – et notre Vrai Moi (pour plus de détails sur cette distinction: http://jonathanlehmann.fr/kung-fu-panda/).

Notre Moi Histoire veut sans cesse vivre de nouvelles expériences qui ajouteront à l’histoire de notre vie. Mais notre Vrai Moi est assez indiffèrent à où il se trouve, ou à quelle activité il s’adonne : il veut simplement être bien, c’est à dire reposé et bien nourri ; ne pas avoir chaud ou froid, ou mal quelque part ; il aime les plaisirs des sens, il aime être détendu.

Par exemple c’est le Moi Histoire qui veut gravir l’Everest, pour le sentiment d’accomplissement que ça lui donnera. En revanche c’est le Vrai Moi qui veut lézarder sur une plage, pour les plaisirs des sens qu’il en retirera.

J’ai récemment vécu cette tension entre ma vie mentale et ma vraie vie en allant à Roland Garros. Petit, mon père m’y emmenait pour mon anniversaire, et depuis des années mon Moi Histoire me répétait qu’il fallait que j’y retourne. J’ai donc acheté des places hors de prix au marché noir et suis allé voir un match de Roger Federer.

Mon Moi Histoire était surexcité : me voilà enfin de retour à Roland Garros, pour la première fois à un ¼ de finale; je suis là où ça se passe ! Mais mon Vrai Moi n’était pas d’accord. Les places étant désaxées, je voyais moins bien le jeu qu’à la télé… les sièges inconfortables ont fait revenir mon mal de dos… et il devait faire 40 degrés, mon pantalon collait à mes jambes et je suais de partout.

En rentrant du match, j’ai marché seul environ 2 heures, en prenant mon temps, en regardant les arbres et les gens autour de moi, en me concentrant sur ma respiration… j’étais rempli de calme et de gratitude, c’était le meilleur moment de la journée. J’étais surpris de ce décalage : comment une simple ballade pouvait-elle m’être plus agréable qu’un ¼ de finale à Roland Garros ?

Le Moi Histoire est en fait plutôt mauvais à prédire le bonheur du Vrai Moi ; il émet des suppositions et fait des choses qui avancent l’histoire de notre vie, mais qui pourtant ne font pas forcément de bien au Vrai Moi.

Bien sur, par moments on doit s’occuper de notre Moi Histoire; mais on ne doit jamais oublier que c’est le Moi Histoire qui travaille pour le Vrai Moi et non l’inverse. Le malheur vient souvent du sacrifice du Vrai Moi au profit du Moi Histoire.

On cherche souvent à cocher des cases, au risque de ne pas prendre le temps d’apprécier la vie, parfois même de se faire mal.

Ce n’est pas pour dire qu’on ne doit pas voyager, ou travailler dur, ou vivre de nouvelles expériences. Mais on doit se méfier de notre tendance à vouloir toujours plus ; et des pensées qui nous disent que tel endroit ou telle circonstance nous apportera du bonheur.

On doit écouter en priorité les demandes du Vrai Moi plutôt que celles du mental et de l’histoire de notre vie : une alimentation saine, un exercice physique régulier, des rapports humains simples et généreux, une pratique quotidienne de la méditation et de la gratitude.

Voilà les ingrédients qui nous permettent de voir avec de nouveaux yeux. Et de faire le plus beau voyage de découverte.

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